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A la fin du printemps 1990, j’attendais avec impatience, au fin fond de ma Bretagne, la publication de l’édition française du dernier roman de Gabriel García Márquez, Le général dans son labyrinthe.

La controverse provoquée par ce livre en Amérique latine dès la sortie de sa version originale, l’année précédente, m’avait en effet passionné : quelques responsables politiques colombiens et vénézuéliens, sans doute pressés de détourner l’attention de l’assassinat de Galán pour les uns et du Caracazo pour les autres, accusaient à grand bruit Gabo de sacrilège pour y avoir présenté Bolívar non comme la figure hiératique figée par l’historiographie officielle, mais comme un être humain sujet au doute et à la tentation ; or, j’envisageais justement de travailler, un peu plus tard, sur le rôle historiogénétique des romans de García Márquez, c’est-à-dire sur leur capacité à construire une Geschichte, au sens hégélien du terme, une histoire-comme-on-la-raconte, une manifestation de l’esprit dans le temps (certes, on a des idées bizarres à dix-huit ans, a fortiori quand on bosse vingt heures par jour pour préparer le concours d’entrée à Normale Sup’).

Cette fois, mon auteur favori s’attaquait carrément au Libertador de « cette patrie immense d’hommes hallucinés et de femmes historiques, dont l’entêtement sans fin se confond avec la légende » : il me fallait donc ce bouquin… Mais Amazon n’existait pas encore, ma lointaine province ne comptait pas une seule librairie hispanophone, ma BU n’allait pas inscrire ce roman à son catalogue avant une bonne décennie, la bibliothèque du département d’Espagnol de ma fac’ en donnerait la primeur aux enseignants et à leurs doctorants pendant un bout de temps, et je ne pouvais pas me rendre au sud des Pyrénées avant l’été suivant. J’en étais donc réduit à ronger mon frein en attendant la traduction du Général… Tout en étant parfaitement conscient que, hypokhâgneux et pas encore boursier, je n’avais pas en poche les 116 francs que la maison Grasset allait me demander pour accéder à cet ouvrage.

C’est alors qu’une librairie de ma ville a annoncé qu’elle allait mettre en jeu trois exemplaires de ce roman sur les ondes d’une radio locale. Les questions porteraient sur García Márquez et la Colombie, soit exactement mon domaine d’expertise. Le jour dit, j’ai donc séché une matinée de cours pour m’installer entre mon poste FM et un téléphone, l’Encyclopædia Universalis familiale à portée de main, por si acaso.

A l’heure dite, l’animateur a sorti sa fiche, et ânonné la première question :

– Comment s’appelle la monnaie de la Colombie ? Appelez-nous au…

Je composais déjà le numéro. L’animateur lui-même a décroché après deux ou trois sonneries.

– Bravo, vous êtes le premier à nous contacter. Connaissez-vous la réponse ?

– La monnaie de la Colombie, c’est le Peso. Le Peso colombien…

J’étais sûr de mon fait, mais…

– Ah non, ce n’est pas cela. Tentez donc à nouveau votre chance la prochaine fois !

Incrédule, j’ai gardé le combiné à l’oreille une bonne dizaine de secondes, entendant distinctement mes certitudes de fort en thème s’effondrer au rythme de la tonalité. Il était en effet plus qu’improbable que le jeu soit truqué : personne n’aurait pris cette peine pour s’approprier un roman que je devais être le seul à avoir vraiment envie de lire dans un rayon de deux ou trois cents kilomètres.

Je n’ai compris mon erreur que lorsque l’animateur a repris son micro, quelques minutes plus tard, pour annoncer le gagnant :

– Et c’est donc Mme Michu, notre auditrice de Bazouges-sur-Couesnon, qui remporte notre premier exemplaire du Général dans son labyrinthe. Elle est en effet la seule à avoir trouvé la bonne réponse de notre jeu-concours : la monnaie de la Colombie, c’est le « Peuzo », P-E-S-O, Peuzo.

J’ai finalement remporté le second exemplaire mis en jeu, une heure plus tard. Je ne me souviens plus de la question. Je me rappelle seulement que j’ai prononcé la réponse à la française, sans une seule touche d’accent espagnol.

Je n’ai jamais écrit ma thèse sur García Márquez, mais j’ai toujours cet exemplaire du Général dans son labyrinthe dans ma bibliothèque. Je le feuillette de temps à autre, pour me rappeler qu’il est parfois inutile d’avoir raison quand on est incapable de se faire comprendre, et que le discours dominant est rarement l’apanage des sources les mieux informées.

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